Y avait dans cette maison des fleurs, des qui étaient rouges, des qui étaient jaunes et même de la couleur du crépuscule,
avec des flammes,

Y avait dans cette maison un silence sans appel qui vous griffait et aussi, dans la maison, des fruits, ceux d'en dessous étaient pourris, des qui étaient poilus, des qui étaient tout gris, et même de la couleur du crépuscule,

On avait un gros chat qu'on surnommé Bakou, et dans cette maison, partout, sur nos genoux, il était le pacha, partout et puis c'est tout,

Y avait pas Dieu dans la maison mais la couleur du crépuscule, par la fenêtre,

Mes yeux étaient mauves à l'époque et j'avais le cri dans la bouche, j'avais Bakou sur mes genoux et ton sourire au bout des lèvres, un café sucré, et mes yeux, des qui étaient mauves, ils ont brûlé comme des flammes dans la couleur,

Y avait dans cette maison des fleurs et une horloge et un téléphone qui sonne, ils voulaient Dieu au bout du fil _ mais 'l est pas là ! _et une guitare aux deux cordes cassées, de la fumée dans la maison comme quand ça flambe, nous avions chaud, nous avions soif et Bakou qui miaulait, il avait soif, et cette brume au fond du monde qui se levait comme un drapeau,

Y avait aussi dans la maison téléviseur, les chanteuses étaient nues, je bandais, machine à laver, toujours fleurs, et brume et le silence ( ta gueule, Bakou !). Cette maison,

Un jour dans la maison cadavres, nous avons senti que ça pue, les chanteuse étaient nues, je bandais plus, j'avais le cri dans la bouche et des fleurs au fond du monde, Bakou a avalé poison, le voisin s'est pendu au pommier, par la fenêtre nous l'avons vu, dans la maison où y a des fruits, mais tant qu'on regardait tout ce crépu crépuscule, on a pas eu la force de l'y en décrocher, et il a balancé entre les projecteurs de la nuit qui grandit et des rayons qui meurent, avec des flammes. Ce crépuscule, 

C'est la maison qui m'a grandi, elle était quelque part par là, entre un tilleul et les galops, y avait la marre, j'ai noyé dix euros dedans, et toi, tu m'as poussé dedans et tes seins poussent, y a toujours fruits, ceux d'en dessus aussi pourris, et y a rien de tout ça qui bouge, le carrelage sous mes pieds nus, un vent qui calme son ardeur dans la maison, il a ralenti à la porte en survolant le paillasson, le matin j'enterre Bakou

Cette maison n'est pas née là, elle est tombée, on a fait semblant de toquer, et puis personne, c'était l'aube, 

Et puis personne d'autre que tout toi somnolant couverte et minois, tendre comme une fleur, croquante comme un fruit, je t'embrasse l'épaule, quelques bières et tes yeux, un jardin et tes yeux

J.D 

  
Embué du cerveau et ras le cul la ville
avec dans le sang putain tant d'alcool qu'il
pourrait brûler le coeur de toutes les femmes

Ces indigènes n'ont la beauté qu'en silence
dans le regard, le souffle, le baiser, ils lancent
des javelots d'humanité tranchante

Allons danser au bord du gouffre

Ceux-là doux dingues doux cruels
obstruent les plaies tout plaisamment
remuent sur le point g des peines

J'ai la carcasse alors fragile
ma tête tourne et mon sommeil
se perd comme on sème l'exil

Allons danser au bord du gouffre

Coupées mes jamabes et mon coeur siffle
ma queue tricarde jouit sur moi
la nuit le ravin, le matin ravisseur

Et tous ces gens aux longues dents
blanches sourires ou jaunes faim
devant lesquels mes yeux se baissent

Allons danser au bord du gouffre

Je ne peux, je ne, je ne peux pas
rester en vous, faute au nombril
dépôt de se semence et là, coi,

Et là quoi ? des demi-mesures se faufilent
ton coeur qui bat à l'horizon
comme un soleil, brute et fébrile

Allons danser au bord du gouffre

Je croquerai avant la nuit
l'espoir de croquer ces aurores
Où tu te glisses hors de mon lit

Où tu t'évades de la bulle
Sans bile comme un funambule
Sur l'aiguille qui nous tricote

Allons danser au bord du gouffre

Mon tissu d'âme somnambule
Je suis rêveur et l'heure trotte
Je croquerai avant la nuit
J.D

    Cette petite figurine égarée dans la grande rue de la grande ville avac ses grands immeubles et ses grands magasins et ses grand-mères friquées qui tiennent leur grand sac à main devant leur grande gueule remplie de grande cuisine, nous l'appelerons Petit Homme.
Petit Homme est né ici, en Août.
Le soleil avait déjà séché le sang jailli, en cascade, de sa mère quand celle-ci, après un précoce "je m'en vais", s'exécuta. Petit Homme, lui, nageait dans le petit bain, innocent, sans savoir que la chute rouge, rouge primaire, sous laquelle il s'agitait, nu comme un vers, vidait à toute vitesse, la source qui ne l'abreuverait plus. 
Petit Homme grandit avec son père. Celle à qui il n'avait jamais dit " maman" reposait alors dans une larme pudique du tuteur tordu par le poids de la retenue. Papa s'était promis de la garder en paupière afin de ne pas éclabousser la petite progéniture. Il y avait dans son oeil la bougie noyée du deuil impossible et dont la mèche était de chair orpheline. 
" - Que veux tu faire quand tu seras grand, Petit Homme ? demandait la maîtresse à l'élève évaporé. Il n'avait en tête que son crime. 
- J'ai tué maman. Quand je serai grand, j'irai en prison. 
- Tu n'as pas fait exprès, Petit Homme ! " le rassurait-elle, en vain. 
C'était vrai; il n'avait rien voulu d'un tel départ dans l'existence. Il n'avait pas désiré qu'on le sème, cependant dans l'amour, dans un cocon morbide. Il n'avait pas désiré les conséquences non plus; et il voyait chaque soir son père rentrer, livide et vieilli, de l'exténuante usine où il se sacrifiait, où les souvenirs le martelaient à la chaîne au bout de laquelle il tenait le temps en boulet. 
Beau-baba-copie-1.jpg

Son père était pourtant beau comme un grec sur le sépia. Un jeune loubard avec des pantalons oranges, certes; un solex trafiqué, oui; mais beau baba ! cheveux longs et crinière ruisselante de lion, rugissant de colère sur quelques barricades inutiles, ou de plaisir quand ses lèvres faisaient proie des cuisses de l'antilope dont il était épris. 
Fruit d'un luxurieux hasard, Petit Homme tomba du ciel, d'un septième ciel où, dans le coton d'un nuage, Papa et Maman avait planté une part - et la meilleure_ d'eux-mêmes. Comme si, au dieu Désir, les amoureux mortels s'étaient accouplés d'abord, créant chacun leur demi-dieu pour n'en formier qu'en entier en l'antre de madame. 
L'apparition divine dans les petits coups de pieds, dedans le ventre. 
" - Viens sentir ! Viens sentir comment il bouge !
Diriez-vous à un miracle de revenir plus tard ? car pour eux, c'était cela, un miracle. Ils tenaient à cette épiphanie plus qu'à tout. 
La mère de monsieur disait: " Vous êtes jeunes...  Vous êtes vraiment prêts ? "
Elle répondait: " Vraiment !"
Le père de madame disait: " N'est-il pas un peu tôt ?"
Elle répondait: "Il est temps !"
En réalité, c'était tôt, trop tôt sans doute pour lui, pourtant enthousiasmé comme il se doit quand on veut les choses; trop tôt pour que ce père à venir cesse de cueillir dans les vergers luxuriants qu'il venait de découvrir fleurs, goûts et arômes qu'ils avaient à offrir. Les mots, les musiques, les images, l'art, l'instant. Toutça, c'était son truc. Monter à l'échelle, seul, de jour, de nuit, pour trouver sous les feuilles bariolées les bestioles inouies, les fruits défendus, citrons acides, raisins de la colère, fraises sauvages, poires en forme de concerto, oranges mécaniques ou de Jérôme Bosch, toujours de la passion, ces fruits; de la passion salivant en tous sens, pressée contre son coeur par les yeux affamés, dévorée jusqu'au moindre pépin, le nectar ennivrant gloutonné en une seule gorgée d'émotion, dégusté, goûte à goûte, ceci est mon sang, un bon graal d'ambroisie, tété comme le sein, ceci est ma vie, jusqu'à la soif encore alors c'est reparti. 
C'était un truc dont il exigeait la magie plutôt que l'illusion. 
Il disait: 
" La magie c'est répandre le vide dans la colombe. Pour la faire réapparaitre, il faut vomir de l'existence dans son fantôme" 
Cela nécessitait du temps et du travail. un travail à plein temps, donc, qui ne rapportait, et souvent pas, qu'à long terme. 
Notre enfant, il sera beau et intelligent, notre enfant. 
La grossesse arrivait à terme. 
Huit mois, déjà ! et déjà, bébé, avant même son explusion, avait besoin de ça et ça et ça et ça et ça et d'un horizon défriché. 
Papa a la tête entre les mains et les sous dans la tête lui re-tirent la langue alors... Alors, dressé sur un bareeau de son échelle comme un oiseau avant l'envol; comme un oiseau, les yeux fixant derrière les barreaux d'une cage ouverte l'en dehors des migrants; comme un oiseau zyeutant, sous son aile, à même la cage, l'oeuf bientôt gercé, il choisit de voir la grille se fermer à son bec et, y laissant sa plume, accouva sa nichée. 
Derrière beaucoup, beaucoup de joie, il avorta du silence des pages qui se tournent: 
"- J'écrirai de grands livres plus tard, mon amour... Il nous faut de l'argent pour élever Petit Homme. A la cristallerie, ils ont toujours besoin de main d'oeuvre. 
L'oeuvre promise restait suspendue au dessus de sa tête, comme une auréole, toutes les longues journées où il trimait; et chaque matin, avant qu'il ne bleuisse sa personne en schtroumf prolétaire, l'homme se répétait, tel un devoir pour la maîtresse:
" - Ce soir après le boulot, je m'y mets ! _ mais l'impuissance lui chipait son orgasme  et cette maîtresse le délaissait cruellement, ses draps de papiers refermés sur d'autres amants aux triques plus généreuses.
En effet, chaque soir, après le boulot, bleu délaissé, les mains encores sales dessinaient sur la feuille blanche le bruit des machines; rien ne transparaissait d'autre que cette marée noire abstraite, une tâche aliénante de crasse et de cambouis.

L'enfant naît et la petite dame meurt 
La petite dame meurt et l'enfant naît. 
Papa aurait voulu écrire la douleur mais le goût était perdu; l'encrier ne lui donnait plus à boire que, au teint de ses idées, la couleur de cette magie vomissant l'existence du corbeau dans la colombe vide. 
Il pensait parfois aux fiançailles virevoltantes des lettres et de sa main svelte d'adolescent puis il regardait ses paluches sans finesse, toutes cornues et dégueulasses, ne sachant écrire pour les yeux de sa belle que les feux puant dans les cheminées de l'usine; ne sachant écrire pour les seins de sa belle que les monticules de cendres, ne sachant écrire pour la bouche de sa belle que les grilles incisives de l'usine, ne sachant plus écrire. 
" - Tu ressembles à ta mère, Petit Homme ! 
Il avait poussé. 
Il regardait, haut comme trois pommes, son père fermer les livres qu'il venait d'ouvrir et les yeux qui ne tenaient plus les lignes. 
" - Tu lis quoi, Pa ?
" - Rien, répondait-il, extirpé d'une lune de miel dépromise, avortée et sombre.  Tiens ! Prends-le !      
 Ainsi, le petit pouce d'abord posé sur la première lettre se mit à tracer un long chemin, un très long chemin, puis un autre à partir d'une autre lettre, et un autre et encore un autre. Il ne voyait jamais le bout de ces traverses, à tel point que, suspendu à la dernière ligne, droite ou tordue, de la route qui prenait fin, il ne pouvait s'empècher de verser une goutelette sur le point fatal comme sur le bout du monde. Il arrosait la terre en offrande à maman. De cette larmiche un océan et de coeur battant comme on fauche l'itinéraire des jungles, il en ouvrait les vagues et se laisser amener.
Oh ?!?!
Ce n'est pas la fin du monde ! 
Encore ! car le pouce grandissait et tous ces chemins, comme les fils d'araignée du soir-espoir tissent des toiles, dessinaient une gigantesque carte dans sa tête. 
quand Madame DaSilva, la voisine qui s'occupait de Petit Homme et de son père en substitution à la défunte avec qui elle entretenait une amitié profonde, criait A TABLE !, la soupe était froide quand il arrivait ou l'assiette déversée dans la marmitte quand il n'arrivait pas, quitte à préferer le réchauffé.
Papa, sifflant une dernère gorgée de merdoc avant de s'en resservir un petit pour la route qui l'amenait au lit où il s'allongeait, en serrant très fort la mémoire de sa femme contre lui, voyait, à la fois fier et même un peu jaloux, atterrir le Petit Homme, déjà plus grand que lui, la main agripée au livre. Il se murmurait, à l'intérieur, sans que la pensée ne déborde: 
" - Tu deviendras ce que j'ai pas pu être !
si ce songe allait plus loin, la rancune plaçait entre le fleuve et son affluent un barrage cruel car, des tréfonds de son ciboulot, émergeait encore, vénimeuse, l'idéee selon laquelle, s'il n'était rien aujourd'hui qu'un maillon de la chaîne à broyer les vies, si le monde tendait à l'oublier comme on oublie tous ces humains maillons, si ses poignes, vouées à plume, se dégoûtaient d'être à outils et d'être outils, c'était de sa faute, de sa faute à lui, Petit Homme arrivé tôt et trop tôt. 
" - Pa ! 
" - Hmmm ?
" - Je vais partir.
Le téléviseur engloutit les couleurs dans son antre, avala tous ces piaillards et lisses figurants pour ne laisser entre ces lèvres que le reflet silencieux d'un adieu.
" - M'dame  DaSilva m'a dit qu'elle allait s'installait ici. C'est bien... 
" - Tu vas où ? 
" - J'sais pas encore... J'vais voir. 
Toute objection était vaine. Kerouac et Miller et Cendrars et Conrad lui avaient donné faim et l'oeil las de Papa devant l'assiette que la vie lui servait lui donnait l'appétit pour tout autre met. 
Il embrassa son père en deux fois. Une première, un abandon pressé. Une seconde, l'émotion d'un départ. 
" - Ecris de temps en temps.
" - Je ne ferai que ça. 
Voilà. Cette petite figurine égarée... 
Comme une étrange coïncidence, après le pouce sucé à défaut d'un téton, après le pouces posées sur les lignes de la vie manuscrite, le doigt fut levé, à l'inverse des antiques mises à mort, vers le ciel. 
L'enfant dit: 
Pouce ! 
Il arrète le temps mais le petit doigt a grand peine à arrèter les voitures. 
J.D.

Publié dans : Contes
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